Avoir l'air con...

Publié le par Paul Perrissel

Dumas avec son équipement de plongée !
Dumas avec son équipement de plongée !

Un de mes amis plongeurs (et peut-être lecteur de ce blog…) m’a renvoyé un vieux reportage de l’ORTF sur une plongée de Cousteau à 62 mètres de fond. Le film relate les premières plongées de Cousteau et Dumas avec le prototype du scaphandre autonome développé par le commandant. Je vous invite à le regarder et surtout apprécier les conditions de la plongée : en Méditerranée, en slip de bain, sans stab ! Ce que le film n’évoque pas trop c’est l’état de conscience des plongeurs à cette profondeur…

Je vais faire un petit rappel succinct sur les effets de la profondeur en plongée au cas où j’aurais des lecteurs béotiens sur les effets de l’azote (j’ai déjà pas trop de lecteurs, alors les non plongeurs ne doivent pas se bousculer sur ce blog…). Pour faire simple, il faut se rappeler ses cours de chimie de 5éme lorsque l’on apprend que l’air est constitué de 20% d’oxygène et 80% d’azote (sauf à Paris ou ils rajoutent une bonne dose d’oxyde de carbone…). L’oxygène est le carburant de notre organisme, l’azote lui ne sert à rien ! En fait l’azote est un diluant qui empêche que l’oxygène pur nous brûle les poumons ! Pour être plus simple, l’air c’est comme le Pastis, pur c’est dégueulasse mais indispensable à la vie, avec de l’eau (qui seule ne sert à rien, on est tous d’accord la dessus) la boisson anisée devient un nectar. Sauf que toute cette alchimie ne fonctionne qu’en surface. Dès que l’on respire de l’air comprimé, l’azote se dissout dans nos cellules et il devient narcotique (pour faire le malin, je dirais qu’il perturbe la transmission de l’influx nerveux au niveau des synapses). Ce phénomène s’appelle l’ivresse des profondeurs ou la narcose à l’azote. Là aussi, prenons un exemple de la vie courante, à partir de 20 mètres et à chaque fois que l’on descend de 10 mètres, l’effet de l’azote est équivalent à un verre de Martini (Rouge ou Blanc comme vous préférez). A 60 mètres vous êtes dans l’état du mec affalé au comptoir qui vient de s’enfiler 5 verres de vermouth cul-sec ! Cette comparaison est quand même issue d’une étude assez sérieuse de la narcose (On se prend à rêver d’être cobaye pour le professeur Edmonds…).

Avoir l'air con...

La narcose à l’azote devient même mortelle dans certains cas à partir de 90 mètres.

Et comme si cela ne suffisait pas, notre ami l’oxygène devient lui aussi toxique à partir d’une certaine pression. En l’occurrence au-delà de 90 mètres, le plongeur risque une crise d’hyperoxie, qui se traduit par des symptômes sympas comme des tremblements, des convulsions, des crises de tétanie, puis une syncope !

Donc, en France la plongée à l’air est limitée à 60 mètres, dans beaucoup d’autres pays elle est même interdite au-delà de 40 mètres. Pour atteindre des profondeurs plus importantes, on va respirer des mélanges ou l’on va remplacer l’azote par d’autres gaz (hélium ou hydrogène). Mon propos n’est pas de vous faire un cours sur la narcose, mais de vous relater des histoires méconnues de notre sport.

Vous voyez où je veux en venir ? C’est dangereux ? C’est interdit ? Donc certains ont voulu essayer ! A l’heure actuelle, les connaissances des risques de la plongée à l’air font que plus personne ne tente de battre des records. Une image ? Vouloir tenter de plonger à l’air au-delà de soixante, c’est comme essayer de sauter d’un pont de 60 mètres sur du béton ! Mais il y a eu des essais !

J’ai eu du mal à trouver des tentatives faites avec des pieds lourds, je pense qu’à l’époque on ne cherchait pas de battre des records, mais on pensait surtout à être rentable et efficace.

Les premières tentatives furent organisées par le GRS (Groupe de Recherche Sous-Marine) de la Marine Nationale. Ce groupe, fondé après-guerre, est commandé par le Commandant Philippe Taillez secondé par le commandant Cousteau.

L'équipe du GRS en 1947

L'équipe du GRS en 1947

Une des missions de ce groupe fut de définir les règles de plongée avec le nouveau scaphandre autonome. Philippe Dumas, un civil, est intégré au GRS comme expert en plongée. En 1947, il descend à 93 mètres et enregistre le premier record. Il est suivi par Cousteau qui descend à 100 mètres ! Malheureusement, en octobre 1947, Maurice Fargues, premier maître du GRS, ne remonte pas vivant d’un plongée à 120 mètres (La narcose mais aussi l’intoxication à l’oxygène sous pression sont la cause de son décès). A partir de là, on considère que la plongée à l’air au-delà de 90 mètres est impossible. Philippe Taillez dira de Maurice Fargues « Beaucoup d’entre nous et de nombreux plongeurs en France, sans le savoir, lui doivent la vie »

Maurice Farges avant sa plongée fatale

Maurice Farges avant sa plongée fatale

A partir de cette date, la recherche et les records sont établis avec des mélanges gazeux. Mais il reste quelques dingos qui espèrent allez plus loin avec uniquement de l’air dans leurs blocs.

Les européens s’étant calmés, ce sont les américains qui prennent le relais de la connerie… En 1960, Jean Clarke Samazen descend jusqu’à 106 mètres, quelques mois plus tard Hall Wats le bat d’un mètre. En 1965, Tom Mount et Franck Martz, plongeurs spéléo, atteignent 109 mètres. En 1967, Hall Wats descend à 119 mètres !

Avoir l'air con...

On imagine aisément les risques encourus et l’état dans lequel il devait être au fond. Mais la folie n’a pas de limite ! En 1968, Watson et Gruener descendent le long d’un câble et atteignent la profondeur délirante de 132 mètres. A la sortie de l’eau quand on leur demande leurs impressions, ils ne souviennent pas d’avoir accroché une marque sur câble et Hail Watson confiera même qu’il ne se souvient pas de sa plongée ! En 1990, l’américain Brent Gilliam descend à 138 mètres et il arrive cependant à résoudre des problèmes de calcul simples malgré la narcose, en 1993 il porte son record à -145 mètres. Enfin en 1994, Dan Manion établit le dernier record de plongée à l’air avec la profondeur hallucinante de 155 mètres, Il confiera à sa sortie qu’il était complètement pris par la narcose et qu’il ne se rappelait ni de la profondeur atteinte ni du temps passé. Après d’autres plongées du même type, le docteur Dan Manion est aujourd’hui paralysé… J’ose espérer que cette dernière expérience calmera le gout des records de mes éventuels lecteurs.

Allez une dernière petite anecdote ? J’ai dit plus haut que je n’avais pas trouvé de tentative de record avec des scaphandres pieds-lourds, pourtant une histoire circule sur un cas de narcose en scaphandre lourd : Entre les deux guerres mondiales, une équipe anglaise est chargée de récupérer une cargaison sur un navire coulé par une vingtaine de mètres. La profondeur est facilement accessible aux scaphandriers et le risque de narcose pratiquement nul. Pourtant un des plus vieux scaphandriers remonte avec des troubles importants, titubements, difficultés d’élocution, perte de repères. La pathologie reste mystérieuse. Jusqu’au moment où le chef plongeur suit sous l’eau notre plongeur. Et là, à vingt mètres, dans l’épave, notre gaillard a découvert une poche d’air en equipression avec son scaphandre ce qui lui permet d’ouvrir la vitre de son casque… La cargaison comprenait des bouteilles de whisky écossais que notre vieux lascar sirotait tranquillement au fond… A la remontée, il souffrait réellement d’ivresse mais pas celle provoqué par la profondeur.

Avoir l'air con...

Publié dans On Touche Le Fond

Commenter cet article

Emma. Jury 13/06/2015 18:21

Ça fait toujours plaisir de voir un mail pour me prévenir d'un article qui me fait toujours sourire !

Deep 45.5 13/06/2015 14:54

Bravo pour votre blog, c'est super frais à lire !

sylvie 12/06/2015 18:23

Tres interressant...

Pipounne 12/06/2015 16:52

Le chameau, il a fait son record en Scubapro!!!

Domi 11/06/2015 18:50

Que du bon, surtout le truc jaune qu'on met dans l'eau ... question à mon ami Paul, penses-tu qu'il y ai eu des tentative d'ingestion d'eau additionnée de liquide jaune, sous pression ? si ça été le cas, est ce qu'on en ressort narcosé plus vite ou moins vite ?
Bises mon Paul et au 18 !

Le Poulpe 11/06/2015 19:11

Et voila ! Il suffit de mettre Pastis dans un blog pour que tu te précipites...

Tof 11/06/2015 17:40

Heureusement que je suis ton blog grâce au flux RSS parce que par mail ton lien ne fonctionne pas :-)
J'ai eu une petite pensée pour toi quand j'ai vu cette vidéo :
https://www.youtube.com/watch?v=zaE-LwDowcU

Mom'S 11/06/2015 16:21

Si je t'ai envoyé ce reportage, c'est parce que je lis et surtout j'adore ton blog !!! Grosses bises

Le Poulpe 11/06/2015 16:25

Merci Mom's