Imbattable !

Publié le par Paul Perrissel

Imbattable !

Dans la catégorie des plongeurs qui me mettent la pression, il y a du monde ! Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’un aventurier trop méconnu et surtout encore bien vivant… Ce type-là est détenteur d’un record du monde depuis 25 ans et il y a de forte chance que ce record ne soit jamais battu… Resituons le contexte des dernières décennies du XXème siècle. Et ce décor c’est l’industrie pétrolière offshore. L’extraction du pétrole sous-marin connait une frénétique expansion après la crise de 1972. Les grands pétroliers cherchent d’autres sources d’approvisionnement que le Moyen-Orient. Qui dit pétrole off-shore, dit sociétés de plongée industrielle à grandes profondeurs. Je vous ai déjà relaté l’histoire de la Sogetram, mais le leader mondial des travaux off-sous-marin à grande profondeur, à cette époque, est la Comex, société marseillaise fondée par Henri Delauze.

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La spécialité de la Comex, c’est l’intervention humaine à grande profondeur. Pour pouvoir atteindre des puits de pétrole situés à plusieurs centaines de mètres sous l’eau, la Comex doit développer de nouvelles méthodes et de nouvelles techniques de plongée profonde.  En effet, pour plonger à plus de 100 mètres, il ne faut plus respirer de l’air mais des mélanges d’oxygène et d’hélium. Mais, mêmes là, à partir de 300 mètres l’hélium devient toxique. La Comex et l’armée de scientifiques qui la compose testent des mélanges à base d’hydrogène. L’hydrogène est le gaz le plus léger donc le plus facile à respirer à haute pression mais il est très explosif au contact de l’oxygène (parce qu’il faut quand même un chouia d’O2 pour survivre…). Je prendrais le temps de vous raconter les différents programmes d’essai de la Comex plus en détails lors d’un prochain petit billet.

Mais revenons à notre aventurier, il est né en 1953 à Marseille de parents d’origine grec. Ses 2 grands-pères étaient déjà pécheurs d’éponges sur les iles grecs. Théo Mavrostomos est d’abord brosseur de coque sur le port de Marseille avec son père, il sert ensuite quelques années dans la marine puis à 23 ans, il tombe sur une petite annonce de la Comex qui cherche un plongeur. Il réussit le concours d’entrée dans l’entreprise et celle-ci le forme au métier de scaphandrier avec la spécialité de soudeur. Il parcourt le monde pour intervenir sur des installations de plus en plus profondes, 50, 100, 200, 300, 450 mètres… Théo n’a pas le physique du héros de bande dessiné… pas très grand, mais plutôt costaud (je fais quand même gaffe à ce que j’écris, le gaillard est toujours vivant !) mais visiblement les plongées à saturations ne semblent pas trop l’affecter physiquement. De plongeurs soudeurs, il intègre l’équipe des scientifiques de la Comex, pas comme physicien ni comme physiologiste, mais comme cobaye…

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En effet, la Comex mène une série d’expérience sur la plongée à l’hydrogène, expériences baptisées Hydra. La campagne d’essai Hydra 8 permet de battre le record de plongée en mer avec la sortie de plongeur à 530 mètres de profondeurs. Mais la Comex pense que l’on peut faire mieux et dépasser les 600 mètres ! En 1992, c’est le lancement d’Hydra 10, la plongée se déroule en caisson (donc au sec). Le caisson hyperbare est situé au centre expérimental de la Comex. 3 plongeurs doivent participer à l’expérience. Théo est d’abord plongeur remplaçant mais suite à des défections, il devient titulaire. Ses compagnons sont Serge Icart et Régis Peilho. La compression, jusque à la profondeur fictive de 675 mètres dure 13 jours ! Il respire un mélange composé de 20% d’hydrogène, 50.6% d’hélium et seulement 0.4% d’oxygène. Ils sont maintenus à cette pression (67 bars, ou 67 kg/cm2) pendant 3 jours Les plongeurs commencent à ressentir les premiers symptômes du SNHP (Syndrome Nerveux des Hautes profondeurs). Outre les effets toxiques des gaz, ces 3 mecs vivent depuis déjà plus de 2 semaines dans un espace grand comme une tente de camping 3 places, respirant un gaz épais comme de la soupe, dans une chaleur tropicale et surtout sans avoir la possibilité de sortir sans une décompression de plusieurs jours ! Enfin ces mecs discutent entre eux depuis 15 jours avec des voix de canard à la limite de la compréhension (l’Hélium déforme la voix)). Bref les scientifiques veulent arrêter l’expérience qui est déjà un succès. Un seul pète la forme dans son caisson, c’est notre marseillais ! Il insiste pour continuer plus bas et passe des heures à convaincre le patron de la Comex que l’on peut aller plus bas! Le 20 novembre 1992, après l’accord de l’équipe médicale, il est comprimé jusqu’à 71.1 bars soit 701 mètres de profondeur ! (Pour les curieux qui se demandent pourquoi 701 mètres, et bien 701 mètres c’est aussi 2300 pieds tout rond). A cette profondeur, Théo a l’impression d’avoir en permanence un gars de 80 kg assis sur sa poitrine ! Chaque fois qu’il veut faire une phrase il doit faire une apnée. Pourtant il réalise des simulations d’activités techniques pendant 3 heures, il fera même une simulation de plongée en s’immergeant dans un petit bassin intégré dans le caisson. Au bout de 9 heures à 701 mètres, on commence la décompression. Elle durera 24 jours ! Théo passera donc 40 jours en caisson.

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Il sort de sa boite tout sourire, accueilli dans l’allégresse par toute l’équipe de la Comex. Mais la performance technologique n’aura pas vraiment de suite, le développement de la robotique commence à supplanter les scaphandriers trop couteux, les fonds financiers ne vont plus à la conquête des grandes profondeurs et la Comex connait des difficultés et va bientôt licencier ses scaphandriers.

Théo Mavrostomos n’est pas un aigri ou un orgueilleux, bien au contraire! Pourtant cet aventurier ne recevra jamais aucune distinction officielle. Il quitta la Comex pour une autre société de travaux sous-marin où il reprit son job de soudeur. Apres quelques années, il intègre l’INPP ou il est encore maitre de stage pour la formation des scaphandriers. Il vit toujours en famille à Marseille, ce type qui a passé plus de 1700 jours en caisson continu de plonger avec bonheur dans les calanques.

Théo Mavrostomos pétri de modestie et de discrétion ne sait peut-être pas que pour beaucoup de plongeurs amateurs comme moi, il est un des grands aventuriers qui nous épate et nous fait rêver.

Imbattable !

Publié dans Mythique

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Francis Hermans 03/01/2016 17:46

Super article Paul.
J'ai travaillé pour la même entreprise que Théo mais malheureusement jamais avec lui. Mais je sais par d'autres collègues que c'était et est sans doute toujours un mec bien qui malgré son record mondial n'a pas attrapé la grosse tête.

Franck 01/10/2015 14:12

20% d'hydrogène, mazette!
J'aurais même pas osé cligner des yeux de peur de tout faire péter...
Super billet en tout cas!

Cécile 01/10/2015 10:41

Passer des dixaines de jours avec un type de 80kg assis sur son thorax effectivement ça c'est un record :)

François 30/09/2015 16:55

Belle histoire Paul dommage que ces hommes ne soit pas souvent ,nos jeunes seraient impressionnés ,tu devrais commencer un livre Paul pour la posterité